Les biens du clergé
1789
1789 :
les impôts ne rentrent plus, les épargnants (le « marché
financier » de l’époque) refusent de prêter de l’argent à
l’État. La faillite menace le royaume de France.
Pour
trouver une solution à cette « crise financière »,
Louis XVI réunit les États Généraux au mois de mai, avec en
tête un seul objectif : trouver de l’argent.
Passons
sur les événements et péripéties qui jalonnent les premiers mois
des États et arrivons-en au cœur de notre sujet : la
résolution de la crise financière.
Au mois d’octobre,
un jeune ambitieux de 35 ans, Talleyrand, évêque d’Autun,
propose une solution radicale : nationaliser les biens du
clergé, dont la valeur représente environ dix fois le montant
du budget annuel de la France.
Âprement discuté, le
principal argument pour soutenir cette proposition est le
suivant : l’immense fortune du clergé s’est constituée
à l’aide des dons de l’ensemble des fidèles, c’est-à-dire
de toute la Nation. Les biens du clergé doivent donc, en
toute logique, revenir à la Nation.
En moins d’un mois,
l’affaire est pliée et, le 2 novembre 1789, les biens de
l’Église deviennent propriété de l’État.
2011
2011 : la croissance économique s’est arrêtée, le
chômage progresse, la République croule sous les dettes – plus de
1 800 milliards d’euros – et dépense chaque année une
centaine de milliards d’euros de plus qu’elle n’engrange en
recettes.
Nicolas Sarkozy, auquel l’Histoire décernera
sans doute le titre de plus mauvais Président de la Cinquième
République, a multiplié les cadeaux fiscaux à ses amis et obligés
depuis le début de son mandat, réduisant d’autant les recettes de
l’État. Soudainement paniqué et atteint dans son orgueil de
Narcisse à l’idée que la France perde son « triple A »
qui rassure ses créanciers, il multiplie les effets de manche et,
d’un hebdomadaire « sommet de la dernière chance » aux
conciliabules journaliers, il s’agite aussi inutilement que
dangereusement.
Comme en 1789, la question reste la
même : où trouver de l’argent ? À part augmenter
la TVA, raboter quelques niches fiscales et dégrader encore un peu
plus le service public, le Président du Fouquet’s ne sait trop que
faire. Comme un enfant qui a cassé son jouet, il jure que « c’est
pas de sa faute, c’est la faute à la crise ».
2012
Comme en 1789, il faut désormais
envisager des mesures radicales. Mais quels sont, aujourd’hui,
les biens du clergé à nationaliser ?
Avant de
poursuivre la lecture de ce billet, nous vous invitons au préalable
à lire ou relire celui consacré à notre
« troisième proposition pour 2012 » : la
répartition des richesses.
Dans ce billet,
nous avancions deux mesures pour parvenir à une meilleure
répartition des richesses dans notre pays. La première consistait à
taxer très lourdement, 90 % par exemple, tous les revenus
supérieurs à 330 000 € par an. La seconde concernait le
capital : dans le cadre d’un impôt imposant toute fortune
supérieure à un million d’euros, nous proposions de taxer très
fortement tout patrimoine supérieur à 100 millions d’euros.
Aujourd’hui, nous allons plus loin : imposons à 90 %
toute fortune supérieure à 100 millions d’euros,
réalisant de facto une nouvelle nationalisation des biens du
clergé, version XXIe siècle.
Quelques
chiffres
Selon le magazine Challenges, en
2010, en France, 377 personnes ou groupes familiaux
détenaient un patrimoine égal ou supérieur à 100 millions
d’euros, depuis Bernard Arnault jusqu’au propriétaire de
Pixmania ou des vins Chapoutier (voir liste
intégrale ici).
Le total de ces
377 fortunes ? Un peu plus de 270 milliards
d’euros, soit, à une quinzaine de milliards près, le montant
total des dépenses de l’État français en 2011.
Nous
n’aborderons pas ici la question du « comment employer cet
argent », dont la ou plutôt les réponses pourraient remplir
plusieurs volumes d’une bibliothèque et susciter des polémiques
sans fin. Notre objectif est plus simple : souligner les écarts
de richesses ahurissants qui existent dans notre pays et montrer
pourquoi, si nous voulons « sauver la République », nous
devons réduire ces écarts de façon spectaculaire.
Compte
tenu de la hausse vertigineuse des prix de l’immobilier ces
dernières années, le patrimoine de l’ensemble des Français est
aujourd’hui estimé à 10 000 milliards d’euros. Quand
au patrimoine médian, il est de moins de 100 000 €,
ce qui signifie que 50 % des Français ont un patrimoine
inférieur à ce chiffre.
À l’inverse, 377 personnes
ou groupes familiaux, qui doivent représenter un total d’environ
1 200 individus, se partagent 270 milliards, soit
environ 716 millions par « personne ou groupe familial »
ou 225 millions par individu : selon le mode de calcul choisi,
un écart de 1 à 7 160 ou de 1 à 2 250 par rapport au
patrimoine d’un « Français moyen »…
Imposer une taxation à 90 % au-delà de 100 millions d’euros
reviendrait à ramener de 1 à 1 000 de fortune l’écart
entre les plus riches et le « Français moyen ». La
proposition est donc infiniment plus modérée qu’il n’y paraît
de prime abord : nous restons à des années-lumière d’une
« société égalitaire ». Et pourtant…
« Vous êtes dingue ! »
« Taxer à 90 % la fraction du patrimoine supérieure
à 100 millions d’euros ? Vous êtes dingue ! C’est une
blague ? C’est du collectivisme, tout cet argent est le fruit
d’une vie de travail. Pourquoi spolier ces (pauvres) gens ? »
Voilà peu ou prou le type d’objection que l’on entendrait
si cette proposition était avancée par un homme – ou une femme –
politique d’envergure, un(e) candidat(e) à la présidentielle, par
exemple. Pour y répondre, prenons un peu de hauteur.
Nous
ne citerons pas ici les nombreux billets qui, sous une forme ou sous
une autre, ont abordé et analysé depuis trois ans cette question
centrale : la concentration des richesses nous mène droit à
la fin de la démocratie.
D’une part, le véritable
pouvoir est déjà entre les mains d’un « réseau »
d’environ 2 000 personnes, dont les « 377 »
font partie, faisant de notre République une oligarchie, ou plutôt
une ploutocratie.
D’autre part, face à des
inégalités de plus en plus criantes, il n’y a déjà plus qu’une
solution, ou plutôt trois, pour maintenir l’ordre social :
« bourrer les crânes » en abêtissant la populace
(laissons crever l’école publique) et en contrôlant la
communication (TV, presse…) ; réprimer (la presse
encore indépendante, les syndicats, les juges… tous les
contre-pouvoirs qui « osent l’ouvrir ») ; diviser,
dresser les individus les uns contre les autres (salariés du
privé contre « fainéants de fonctionnaires », parents
d’élèves contre professeurs, blancs contre noirs et arabes,
etc.).
Réduire violemment et irrémédiablement
(une fois que l’argent est pris, on ne le rend pas !) le
gouffre social et financier qui s’est creusé en France est, en
définitive, indispensable si l’on veut sauver la démocratie
et éviter de poursuivre le chemin déjà entamé vers une république
impériale, oligarchique et ploutocratique (pardonnez la pédanterie
et la longueur de l’expression). Cette nécessité n’est
ni de droite ni de gauche, elle est tout simplement républicaine.
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011