TGE : le revers de la médaille
Toujours
plus riche, toujours plus gros (voir TGE
: vers The World Company ?). À première vue, les
TGE s’apparentent à des « rouleaux compresseurs » que
rien ne peut arrêter. Quel est donc le grain de sable qui pourrait
perturber et, le cas échéant, faire dérailler des mécaniques
apparemment sans faille ?
Comme souvent en pareil cas,
la principale menace ne vient pas de l'extérieur mais est
intrinsèque à l'organisation.
Toujours plus
complexe
Vous vous souvenez de l'histoire de
Sébastien, exposée dans le premier billet de cette série, TGE :
les maîtres du jeu ? De cette situation
kafkaïenne, on peut tirer un enseignement : les TGE vont
devoir affronter des situations et des problématiques de plus en
plus complexes.
Cette augmentation de la complexité
est directement liée à leur taille et à la variété des
situations auxquelles elles vont se trouver confrontées. Nous
avons vu dans le précédant billet que l'effondrement des
États-nations va mécaniquement entraîner un accroissement de la
taille des TGE. Conséquence de cette inflation, la complexité à
laquelle elles vont se trouver confrontées va augmenter
corrélativement, ou plutôt exponentiellement.
En effet,
doubler de taille, ce n'est pas multiplier par 2 mais plutôt par 3
ou 4 le niveau de complexité que rencontre l'organisation, que ce
soit dans la gestion des priorités, la définition et la mise à
jour des process internes, la coordination des collaborateurs... plus
la « machine » grossit, plus la complexité augmente,
plus cette « machine » devient inefficace car elle
consomme de plus en plus d'énergie - en l'occurrence de temps-homme
- à régler des problématiques d'organisation interne, plus elle
est en décalage avec les besoins et la réalité du monde
extérieur.
Cette constatation, vraie pour les
États-nations, l'est également pour les TGE : leur taille
sans cesse croissante est pour elles un piège fatal. Toujours
plus gros implique nécessairement toujours plus complexe, lequel, à
son tour, génère du « toujours plus inefficace »,
jusqu'à ce que le système s'effondre son propre poids.
La
solution, ce serait de contrôler la croissance, d’essayer de
ralentir la machine. Mais ce type d’option va aussitôt soulever
deux objections majeures dans les conseils d'administration.
La première, c'est que ralentir la croissance a pour conséquence
de laisser le champ libre à des concurrents toujours à l'affût de
nouvelles parts de marché, de nouvelles opportunités, avec le
risque de se retrouver « à la traîne », décroché,
marginalisé. La peur de rater « une bonne opportunité »
et le moutonisme qui prévalent dans la plupart des décisions
d’entreprise seront, dans la majorité des cas, plus fortes que la
sagesse « de ne pas y aller ».
La seconde,
c'est l'avidité, la recherche et l'obsession du « toujours
plus »... d’argent, de dividendes, de pouvoir. La cupidité
et l'orgueil font alors bon ménage pour s'opposer à la raison.
Ne pas grossir constitue donc un challenge
quasi-inatteignable pour une TGE. Une autre raison s'y oppose :
comment employer le cash ? On peut bien sûr augmenter les
dividendes mais les actionnaires vont pousser à l'investissement, au
réemploi du cash dans des affaires qu'ils estiment profitables, à
la diversification.... bref, tout concourt à augmenter la complexité
de l'organisation.
Toujours plus visible
Autre conséquence de ces augmentations de taille et de
richesse : les TGE, déjà très visibles, vont le devenir de
plus en plus. Elles vont devoir consacrer toujours plus d'argent et
de temps pour contrôler et soigner leur image et leur communication.
Cette mise en lumière de leurs activités, de leurs pratiques
et de leurs mœurs ne fera qu'accroître les risques auxquels
elles auront à faire face.
Malgré leurs efforts pour
contrôler « ce qu'on dit d'elles », les TGE vont
rencontrer des difficultés croissantes pour combler le « grand
écart » entre l'image qu'elles souhaitent donner d'elles et la
réalité de leurs pratiques.
Par exemple, Apple, avec ses
100 milliards de dollars de trésorerie et son usage de pratiques
quasi-esclavagistes dans les usines Foxconn en Chine (voir Mourir
pour un iPhone), devra consacrer des efforts
(lisez : argent et temps) toujours plus importants pour
continuer de se positionner comme une « gentille marque à la
pomme » qui crée « des produits sympa, cool et
branchés ». Un jour, on est rattrapé par la réalité…
Toujours plus visible, donc toujours plus risqué. En se
substituant aux États-nations dans leurs activités les plus
rentables (pour prolonger l'exemple ci-dessus, il est intéressant de
noter qu'Apple s'est lancé sur le marché des manuels scolaires via
l'iPad et commence à se positionner comme une « multinationale
de l'éducation »), les TGE se trouveront confrontées à
des problèmes de nature politique, à des revendications citoyennes,
à des menaces de boycott ou de consommation alternative.
Toujours plus concentré
Last but
not least, la concentration croissante des richesses au niveau
mondial va conduire – à terme – les TGE dans une impasse.
En effet, celles-ci ont bâti leur fortune et leur croissance
sur l'existence d'une classe moyenne capable d'acheter massivement
les produits et services qu'elles produisent : une société
de consommation en expansion perpétuelle est pour elles une
condition sine qua non de survie.
Ces TGE se
trouvent actuellement dans une phase où elles pressurent tout ce
qu'il est encore possible de pressurer d'un « consommateur »
occidental – et notamment américain – surendetté et en voie de
paupérisation tout en « mettant le paquet » sur la
classe moyenne asiatique naissante qui représente, à ses yeux, un
nouvel Eldorado.
Mais tout ceci n'aura qu'un temps. La
vitesse à laquelle les inégalités croissent en Chine (voir Le
Second Empire) entraînera inéluctablement, sans
doute plus vite qu'on ne l'imagine, le déclin et la paupérisation
de cette classe moyenne mort-née.
La concentration des
richesses des individus, qui tarira les sources de revenus des TGE,
pourrait entraîner, à son tour, une phase ultime de concentration
de ces dernières. Un Big Brother, une World Company
pourrait-il alors voir le jour ? L'annoncer aujourd'hui
relèverait du fantasme de politique-fiction. Au fond, il est fort
probable que ce « système TGE » aura explosé en vol
avant d'atteindre ce stade.
Pourquoi ? Tout simplement
parce que richesse et taille sans cesse croissantes ne suffiront
pas à contrebalancer les problèmes liés à une complexité
constamment accrue et à une visibilité toujours plus forte,
génératrice de conflits et de revendications. En devenant
État-Providence, l'État-nation a probablement déclenché le
processus qui le mènerait à son déclin ; en devenant TGE,
l'entreprise a certainement fait de même.
Dans les deux
cas, tout est question de temps et de vitesse d'accélération. Plus
la transformation a été, est ou sera rapide, plus la croissance a
été, est ou sera forte, plus le risque d'effondrement lié à la
gestion de la complexité et de la visibilité a été, est ou sera
élevé.
Après avoir connu l’apogée, les TGE
connaîtront donc à leur tour le déclin : inefficacité
croissante, critiques externes et internes, baisse des bénéfices,
contestation de leur rôle et de leur utilité, revendications en
tout genre…
Les deux phases du « nouveau
Moyen-Âge »
Que conclure de cette série de
billets ? Que nous pourrions sans doute assister à un « nouveau
Moyen-Âge » qui se déroulerait en deux phases :